L'image du monde et son époque
Frédéric Neyrat
Publicado originalmente em CTheory.Net
Il nous semble impossible d'interroger ce
que mondialisation veut dire sans prendre en considération l'aspect
"esthétique" de ce processus: l'époque de la mondialisation
est celle d'une image du monde -- mais quelle image, et pour
quel monde? Difficile de définir précisément ce processus
"esthétique", de trouver les termes adéquats.
On a montré l'importance de l'"industrie de la culture"
dans les nouvelles formes de socialisation (Horkheimer et Adorno), on
a parlé de "société du spectacle" (Debord),
puis de " spectacle interactif " (Kellner), ou de société
(mass-)médiatique hyper-spectaculaire investie par les simulations
et les réalités virtuelles (Baudrillard). Voici venu le
temps de l'image-monde et du monde-image.
Considérer le monde comme une image:
voilà quelque chose d'absolument inédit. Pour ne prendre
qu'un exemple, cette idée n'aurait eu qu'un sens dérivé
pour l'époque chrétienne, qui pensait le monde en termes
de création. Ce qui spécifie notre époque est de
penser le monde en tant qu'image -- mais une image qui serait l'effet
d'une production. C'est ce que pointait Heidegger dès1938:
le monde moderne est le monde en tant qu'" image conçue "
(Bild). Une "image conçue" n'est pas simplement une "
représentation " du monde: c'est bien plutôt à
l'intérieur du monde-comme-image-conçue que peut se déployer
le " combat " entre diverses représentations du monde
[1].
Seulement voilà: ce que l'on nomme
mondialisation semble mettre un terme à ce " combat "
en identifiant une (et une seule) représentation à une image-conçue
du monde. Cette identification constitue l'un des traits de la mondialisation.
Certains ont vu là quelque chose comme une fin de l'histoire. Si
tel est le cas, alors la fin de l'histoire est étonnement vivace,
particulièrement active. C'est ce qui apparaît à l'analyse
lorsque nous identifions les forces qui concourent à l'installation
du monde comme "image conçue ". Il est en effet impossible
de penser l'image indépendamment des forces qui informent cette
image. Comme nous avons tenté de le montrer ailleurs, une image
est le résultat de forces qui en constituent le coeur extérieur
[2]. Pas de forme sans forces
qui investissent le "dedans" de l'image d'un "dehors"
irradiant. Mais il faut aussitôt ajouter qu'une image doit être
envisagée comme une force, qui informe les êtres et
le monde. En définitive, une image est la boucle formée
par des forces et des formes. C'est en ce sens qu'on dira qu'une image
est, en tant que telle, une puissance d'information - de transformation.
Comprendre l'époque de l'image du
monde, c'est tenter de pénétrer au coeur de la boucle
imaginale par laquelle se constitue le dispositif éco-technique,
c'est interroger le mode contemporain de production esthétique
de la communauté. Le concept de mondialisation implique en
effet la possibilité d'une participation (d'une appartenance, ou
d'une inclusion) de tous à un ensemble qui n'est plus, ou pas seulement,
la nation, l'Etat ou la fédération de plusieurs Etats. Si
tant est que l'expression de communauté mondiale ait un
sens (Citoyens du Monde, spectateurs contemporains d'une même télédiffusion,
internautes connectés sur le net, multitudes etc.), il nous faut
envisager ce que peut être la forme donnée à une telle
collectivité, son tour et ses contours, la limite où
elle rencontre son dehors, il nous faut repérer les forces
à l'oeuvre dans cette production esthétique du monde.
Deux problèmes se posent immédiatement:
1/ quelles sont les limites du monde, limites sans lesquelles
la notion de forme perd son sens? ; 2/ toute force est-elle capable de
créer une forme? On peut facilement nommer les deux forces qui
informent le monde: le Capital, et la Techno-science. Ce que nous voulons
montrer, c'est que le Capital est soumis à une double aporie
: sa "tendance au marché mondial", pour reprendre l'expression
de Marx dans les Grundrisse, se heurte aussi bien à l'impossibilité
ontologique que le monde puisse avoir une forme qu'à sa propre
négativité. Il faudrait dès lors interroger autrement
ce qu'il en est de cet alliage singulier du Capital et de la Techno-science
qui définit ce que mondialisation veut dire.
Il
est en effet à parier que la Techno-science offre la possibilité
de produire des images capables d'assurer un mode de territorialisation
pour un capitalisme dont l'une des caractéristiques fondamentales
est la tendance à la destruction, à l'auto-destruction --
à la consommation généralisée. Ce
sont précisément ces images que ressortissent de la catégorie
du "virtuel", tel que ce terme est communément employé
pour parler, par exemple, des "réalités virtuelles".
Celles-ci informent le monde, au sens où elles touchent aux processus
d'identifications, aux corps, aux territoires -- à l'espace.
Commence ainsi à se dessiner l'image
du monde que nous voulons donner à voir. Considérée
"esthétiquement", la mondialisation peut se définir
comme processus de virtualisation destructrice qui transforme les
subjectivités comme les corps au sein d'espaces clivés.
Vérifions la validité d'une telle hypothèse.
Mondialisation, logique du monde et forme mondiale:
Toute communauté, tout Etat, toute
civilisation s'institue dans une forme, ou mieux encore par une forme
-- se représente, se met en scène, se déclare par
des discours, se récite, s'incarne dans une histoire venant lui
donner le corps subtil de son sens ; mais aussi s'éduque, touche
à la forme même de la subjectivité, la produit, matériellement,
au travers du système scolaire, des "Appareils Idéologiques
d'Etat" (Althusser), des rituels disciplinaires (Foucault). Il s'agit
là aussi bien du "principe théâtral " analysé
par Pierre Legendre sur le plan du Droit (de l'aspect civilisateur du
Droit Civil comme limite sanglante/structurante opposée au champ
pulsionnel [3]), que du principe
ontologique d'installation, de Bildung repéré par
Philippe Lacoue-Labarthe sous le terme de "fiction du politique"
à partir de la Cité grecque [4].
Pas de communauté politique sans institution esthétique
-- sans sculpture du corps collectif, sans technique politique.
Et ce que nous nommons Constitution, comme texte, n'est ici qu'une pièce
à verser au dossier de l'auto-représentation de la communauté;
si l'on entend bien que cette auto-représentation est ce par quoi
toute communauté peut s'altérer, différer d'elle-même
en ce processus spéculaire monumental sans lequel il n'y
aurait nulle communauté possible, mais l'indivision opaque de sujets
inadvenus à eux-mêmes. Subjectivation différenciée
et institution formelle sont le revers distinctif et la
face figurative de tout établissement communautaire.
Ce que l'on nomme mondialisation semble à
la fois remettre en cause et poursuivre cette nécessité
d'ordre structurel. Comme processus, la mondialisation décrit
une certaine propagation de l'économie de marché sous son
versant libéral et ultra-libéral ; ainsi parlera-t-on de
marchandisation du monde afin d'en marquer les effets directs. Cette propagation
n'a lieu que comme destitution de la souveraineté politique des
Etats et des Etats-Nations au profit d'instances internationales ou de
banques centrales détachées de tout contrôle politique.
Ce pouvoir économique se double de la mise en place d'un Droit
Européen et International référés, si ce n'est
à des textes juridiques faisant force de loi, tout du moins à
la "philosophie" des dits " droits de l'homme " dont
on sait qu'ils ne sont que la monnaie d'échange imposée
par les puissances Occidentales pour généraliser les rapports
marchands, et se triple d'un appareil techno-scientifique qu'il s'est
approprié. La mondialisation est ainsi la rencontre entre le marché
mondial, le droit international et le "réseau global",
pour reprendre cette expression à Marshall Mac Luhan.
Tout semble donc en place pour que s'institue
une forme mondiale -- mais, justement: que se passe-t-il quand
une forme devient mondiale? Le devenir-monde d'une forme civilisationnelle
n'est pas chose nouvelle: il puise ses sources dans l'impérialisme
romain et la construction d'un droit supra nationes, dans l'assomption
de celui-ci par l'invention chrétienne d'un universalisme susceptible
d'étendre ce droit à la terre entière, et la possibilité
ainsi donnée au capitalisme d'installer la généralisation
des rapports marchands sur l'ensemble de la planète. Mais ce qui
s'appelle, ce que l'on appelle aujourd'hui mondialisation ne prend son
sens qu'à partir d'une sorte de redoublement du monde
qui change le sens des devenirs-formes-mondes précédents.
Ce redoublement signifie que la mondialisation n'est pas simplement un
phénomène extensif, lié à l'expansion
d'un modèle, mais aussi -- et surtout -- un phénomène
intensif qui suppose l'existence historique d'un point, ou de
points d'inversions à partir desquels la mondialisation est devenue
une sorte de reflux du monde sur le monde.
L'on dira certes que cela n'est pas une nouveauté:
toute institution formelle implique ce point d'inversion, cet aspect intensif
par lequel les frontières territoriales se doublent de leur intériorisation
subjective [5]. Mais l'on voit
le problème: que peut bien signifier l'expression: "frontières
du monde"? Par rapport à quel extérieur? C'est le concept
même de limite qui est atteint -- mis en cause -- par le processus
de mondialisation : que peut bien, en effet, signifier une forme
sans limite? Entendons-nous sur ce terme :de façon très
aristotélicienne, nous désignerons par forme ce en vertu
de quoi une chose atteint ce qui la spécifie comme chose, à
la différence de tout autre ; il n'est donc nulle forme sans limite,
sans tracé d'une limite. La forme suppose ainsi un certain degré
d'accomplissement, et peut être désignée comme
le concept dynamique de la distinction dans l'existence (comme existence).
La forme, entendue d'un point de vue esthétique, est ce
par quoi la forme, entendue d'un point de vue ontologique, se
manifeste (et donc se représente). Tout se passe ainsi
comme si le processus de mondialisation (l'institution d'une
forme, d'une limite formelle ) venait s'échouer sur la
logique du monde (l'impossibilité de cette limite). Cet
échec ontologiquement programmé fait retour sur les conditions
de possibilité de la production de subjectivité: l'expression
de "citoyens du monde" a-t-elle un sens si le monde ne peut
constituer un territoire délimité par des frontières
susceptibles d'être "introjectées" par ses habitants?
La mondialisation s'expose à l'informe, au sens précis
de: ce pour quoi il manque la possibilité d'une limite.
Ainsi nous est-il possible de comprendre la raison pour
laquelle Jean-Luc Nancy commence ainsi son ouvrage Le sens du monde
: "Il n'y a plus de monde: plus de mundus, plus de cosmos,
plus d'ordonnance composée et complète à l'intérieur
ou de l'intérieur de laquelle trouver place, séjour, et
les repères d'une orientation " [6].
La mondialisation nous expose à la " fin du monde ",
non pas au sens apocalyptique du terme (quoiqu'il nous faudrait bien en
parler) mais au sens, pour reprendre la thématique de Jean-Luc
Nancy, où nous sommes exposés à la fin, à
la limite à partir de laquelle l'achèvement de la forme
du monde s'avère l'impossible même, où les notions
même de limite et d'achèvement sont égorgées
en même temps que la possibilité d'une forme totale, d'une
forme mondiale: la logique du monde est l'impossibilité avérée
du devenir-monde de la forme.
Est-ce à dire qu'il nous faille abandonner
le concept de forme? Sans doute, si l'on entend par là quelque
chose d'achevé, d'homogène et d'unitaire -- au sens en tous
cas où jusqu'alors les communautés s'étaient politiquement,
juridiquement, religieusement constituées. Mais l'on ne peut néanmoins
faire l'économie d'une réflexion portant sur ce qu'il advient
de l'impossibilité de cette forme: après tout, l'art, la
théologie et la philosophie se sont depuis fort longtemps penchées
sur la possibilité d'une figuration de l'informe. Le propos
était, en premier lieu, théologique: il s'agissait, avec
(par exemple, mais c'est l'exemple insigne) le Pseudo-Denis, de penser
la possibilité d'une figuration de ce qui, par définition,
est irreprésentable - Dieu. On sait comment Kant a pu penser la
question du sublime, et comment, au XXè siècle, certains
philosophes français (Lyotard, Lacoue-Labarthe, Nancy) ont utilisé
le concept d'imprésentable pour appréhender la
réalité de l'abstraction picturale. L'on pourrait en ce
sens dire que la mondialisation expose le monde comme imprésentable
; tout le problème est de savoir comment cette exposition a lieu,
et quelles sont les forces qui président à cette exposition.
Un Dispositif mondial -- les forces "éco-techniques":
Car il y a bien toute une série de
mécanismes d'in-formation du monde, qui ne concourent
peut-être pas à mettre en forme le monde, au sens d'une belle
unité, mais qui l'organisent, ou mieux encore: le disposent. Le
monde est disposé en fonction de certaines forces fondamentales
qui sont: le pouvoir économique (le capitalisme), et la techno-science.
Nous isolions plus haut la variable du Droit, mais il ne nous semble pas
que le Droit International ait aujourd'hui une fonction majeure d'institution
formelle. Le Droit est aujourd'hui annexé aux forces du Capital
et de son alliage Techno-scientifique.
L'on pourrait certes répondre que
le Droit est toujours l'expression de certaines forces qui l'animent:
la force impériale, étatique (politique, ou théologico-politique).
C'est en effet que le Droit ne produit pas l'Etat, mais le prononce
: c'est comme juridiction qu'il est capable de fictions [7].
Et si Hegel a raison de voir dans le moment romain, à qui nous
devons "l'origine et le développement du droit positif"
[8], la fin de la production-artiste
grecque de la communauté, cela ne signifie cependant pas qu'il
en est fini de toute "esthétique" de la communauté,
mais que l'"esthétique" du devenir-monde de la forme
est remplie par de nouvelles forces: ces forces ne sont plus politiques.
Sans, encore ici, développer ce qu'il en est du concept de souveraineté,
il nous faut prendre acte d'un phénomène majeur, d'un retournement
qui s'est effectué au XIXè siècle: les sociétés
occidentales ont institué leur suicide politique en donnant libre
cours au développement du capitalisme. Jean Baechler a raison
d'affirmer que la définition première du capitalisme est
négative: le capitalisme est l'activité économique
laissée à elle-même, se définit par une absence
d'entrave [9]. Mais il faut insister
sur le fait qu'il y a bien eu institution du marché [10],
et destitution "volontaire" de la politique au profit de la
sphère économique, programmation de la fin de l'autonomie
politique: contrairement à ce que soutient Baechler, ce n'est pas
la démocratie qui est la condition de possibilité du capitalisme,
mais une certaine politique étatique qui n'a rien à voir
avec l'expression souveraine du demos [11].
Il devient dès lors indispensable
de rappeler que le droit international, né sur les décombres
du Jus Publicum Europeanum, s'est développé en
ce même XIXè siècle comme indifférentiation
des territoires étatiques et non-étatiques. Le droit des
gens, écrit Carl Schmitt, est devenu international, mais sans spécification
spatiale. Dans cet entre-nations démis d'une stricte différentiation
dedans/dehors s'est glissée le Capital, soit la seule "réalité
"à laquelle correspondait la conception d'un "universalisme
global aspatial": l'"économie mondiale"
implique le "caractère non étatique de la propriété,
du commerce et de l'industrie", bref l'"ordre transnational
du marché " dont le "champ d'action était
censé être le monde". Cette transformation révèle
le "brusque passage à la libre circulation et un nouveau rapport
au sol [...]. La tendance générale vers la liberté,
soit une suppression des localisations traditionnelles et, en ce sens,
une mobilisation totale des plus intenses, une délocalisation générale,
fit sortir de ses assises le monde européo-centrique et le précipita
dans d'autres courants de forces face auxquels le positivisme légal
centré sur l'Etat se révéla impuissant à l'intérieur
de l'Etat" [12]. En quelque
sorte, le droit s'est suicidé en laissant de côté
les questions et de l'espace, et du rapport entre la politique et l'économie.
Le "droit" international a accompagné le libéralisme
dans la production d'un territoire lisse susceptible de répondre
aux exigences du Capital, dont l'impératif pourrait ainsi se formuler:
"Tout doit être liquide ; fors les instances dominantes
du système de contrôle". Pour le dire en langage deleuzien,
le Capital est devenu une "quasi-cause" au détriment
de l'Etat. Ce point de retournement a été souligné
par Marx à plusieurs reprises comme le moment où le Capital
intègre en lui la puissance des machines et devient le "Grand
Automate " [13], le moment
du Capital "filliatif" où la "valeur se présente
tout d'un coup comme une substance automatique" [14].
La métaphore théologique utilisée par Marx ne se
réduit nullement à son effet humoristique: il nous faut
prendre très au sérieux cette prise de pouvoir référentielle
du Capital, au sens où Pierre Legendre a pu montrer que tout système
institutionnel fonctionne "au nom de" - au nom d'un Tiers Monumental
(Dieu, Etat, Peuple).
Mais le Capital n'est pas seul au pouvoir;
idée que Marx avait d'une certaine manière déjà
intégrée en usant à plusieurs reprises de la métaphore
du moteur pour décrire la logique du capital filliatif. L'"enrôlement"
de la science dans l'industrie est certes un phénomène majeur,
mais ce processus ne suffit pas à distinguer la place exacte de
la science dans le Dispositif Mondial. L'on peut facilement tenir que
la science est aujourd'hui soumise à son expression technique,
elle-même sous condition d'un calcul de rentabilité; ainsi
devient localement audible que " la science ne pense pas " (Heidegger),
si l'on veut tout simplement dire que le capitalisme se charge de penser
pour elle. L'on pourrait certes répondre qu'il y a de la pensée
en sciences, chez Atlan, chez Varela, comme en mathématiques (Lautman,
Cantor etc.). Mais ce que nous voulons pointer est ici un phénomène
institutionnel, qui clive les sciences en disciplines et domaines d'étude
économiquement promus ou laissés pour compte. Ce clivage
n'est pas spécifique de notre temps, ou de notre civilisation:
le système bureaucratique chinois a su parfaitement développer
les sciences qui lui étaient essentielles, comme l'hydraulique
et l'astronomie ; aux taoïstes le soin de développer, en marge
du pouvoir, la chimie comme l'alchimie - supposées moins directement
utiles pour le " mode de production bureaucratique " chinois
[15]. Ce qui est propre à
notre temps est la façon dont la science a pris en charge la vérité
en tant que savoir normatif: vérité du corps, définition
médicale de la vie et de la mort, vérité du viable
et du non-viable arrimée aux dires des experts (" jugements
de valeur sur ce qu'est une vie d'être vécue " écrit
Ulrich Beck [16]), vérité
des équilibres internationaux prononcée par l'économie
sous condition mathématique. Les Paroles des Présidents
de Banques Centrales et des Scientifiques ont aujourd'hui le statut d'oracles
auxquels le cours du monde est suspendu.
Le Capital et la Techno-science ainsi composent
ce que nous nommons le Dispositif Planétaire, ou, pour reprendre
ce qualificatif à Jean-Luc Nancy, le Dispositif "Eco-technique".
Par Dispositif, nous entendons quelque chose de contingent, l'alliage
singulier de certaines forces. Ce qui relève de la structure est,
simplement et seulement, cette nécessité qu'il y ait de
l'établissement, de l'institution communautaire.
Le terme de Dispositif nous semble ainsi utile pour deux raisons: premièrement
en ceci qu'il comporte l'idée selon laquelle le monde aurait pu
être et pourrait être autrement qu'il ne l'est. Il y a là,
d'un point de vue "politique", quelque chose d'essentiel: la
"fin" du monde ne signifie nullement que soit déterminé
le rapport que nous pouvons entretenir avec celle-ci ; comme nous l'allons
voir, il est diverses façons de dénier cette fin -- cette
finitude du monde ; deuxièmement en ceci que le préfixe
dis indique d'ores et déjà ce qu'il en est de la
"forme" mondiale, de sa forme informe: un écart, une
négativité à l'oeuvre qui maintient séparés,
ou plutôt clivés les espaces et les groupes humains.
Cette disposition mondiale signe l'évacuation d'une "esthétique"
politiquement et juridiquement informée, au profit d'une conjonction
singulière du Capital et de la Techno-science. Comme l'écrit
Ulrich Beck, "le potentiel de modelage de la société
a quitté le système politique pour s'installer du côté
du système subpolitique de la modernisation scientifico-technico-économique"
[17].
Industrie culturelle, marchandise et "société du spectacle":
Un " modelage " scientifique,
technique et économique. Les premiers penseurs de ce singulier
alliage sont sans doute Adorno et Horkheimer, qui ont montré à
quel point l'" industrie de la culture " devait être considérée
dans son extension mondiale. C'est en effet le " monde entier "
qu'ils voient " passer dans le filtre de l'industrie culturelle ",
la totalité de l'expérience humaine. L'effet le plus remarquable
de l'engloutissement hollywoodien est le suivant: le monde entier
devient un prolongement de l'industrie culturelle. Ce prolongement
suppose une inversion inaugurale: plus l'industrie de la culture "
réussit par ses techniques à donner une reproduction ressemblante
des objets de la réalité, plus il est facile de croire que
le monde extérieur est le simple prolongement de celui que l'on
découvre dans le film [...]. Il ne faut plus que la vie réelle
puisse se distinguer du film " [18].
Cette inversion et ce prolongesment
correspondent très précisément au concept de "
spectacle " tel qu'il a été théorisé
par Debord: " les images qui se sont détachées de chaque
aspect de la vie fusionnent dans un cours commun, où l'unité
de cette vie ne peut plus être rétablie. La réalité
considérée partiellement se déploie dans
sa propre unité générale en tant que pseudo-monde
à part, objet de la seule contemplation. La spécialisation
des images du monde se retrouve, accomplie, dans le monde de l'image autonomisé,
où le mensonger s'est menti à lui même " [19].
Le spectacle est le " monde de l'image autonomisé " --
mais un " pseudo-monde " où le vrai est un "moment
du faux", où "tout ce qui était directement vécu"
s'est "éloigné" dans la représentation.
En quelque sorte le monde se serait retiré dans la dimension du
spectacle, qui produirait une unité factice en généralisant
un, et un seul aspect de la "vie réelle".
Mais cet "éloignement" n'a
rien de spécifique: il concerne après tout l'opération
religieuse par excellence, analysée par Feuerbach et Marx à
sa suite. La religion (la religion chrétienne) se définit
par une double opération: aliénation (séparation)
et projection, "réalisation fantastique de l'essence de l'homme
" [20]. Debord définit
la société du spectacle comme le lieu de la " séparation
achevée ": la séparation, qui est " l'alpha et
l'oméga du spectacle " (ch.1, p25), s'est territorialisée
dans la société, en constitue le coeur. Si le spectacle
est la " reconstruction matérielle de l'illusion religieuse
", c'est au sens où ce qui est séparé, le "
sacré ", ne représente plus l'hors-de-soi dont l'homme
est divinement exclu, mais, à l'inverse, l'intériorité
factice où l'homme vient puiser ce que la société
l'autorise à faire. Nous voyons ici à l'oeuvre la procédure
de production de subjectivité: si le spectacle est un "pseudo-sacré",
c'est en ce sens qu'il montre "ce que la société peut
faire, mais dans cette expression le permis s'oppose absolument
au possible". En effet, ce qui est permis est un possible
pré-déterminé, qui rejette a priori tout autre possible.
Le spectacle est donc un procès normatif,
qui in-forme le monde et les subjectivités. Rappelons d'abord que
le spectacle " n'est pas un ensemble d'images, mais un rapport social
entre des personnes, médiatisé par des images " (ch.1,
p4). Les images qui composent le spectacle remplissent donc une fonction
singulière: médiatiser un rapport social. La difficulté
est de comprendre ce que signifie ici le concept de médiatisation.
Il faut tout d'abord se souvenir que cette phrase, comme tant d'autres
dans La société du spectacle, est une reprise de
la définition du fétichisme conçu par Marx comme
un " rapport social déterminé des hommes entre eux
qui revêt la forme fantastique d'un rapport des choses entre elles
". Et il faut encore remonter d'un cran, de Marx à Hegel,
en se souvenant que, pour Hegel, si la circulation monétaire assure
le programme minimal du lien dans une " société des
besoins " déchirée par l'égoïsme, l'argent
n'est cependant que la "vie mouvante, en soi-même, de ce qui
est mort " [21], l'appropriation
dernière du travail comme puissance de négation et de mort
matérialisée dans des abstractions machiniques: le lien
véritable, vivant, est le lien étatique transfusé
par la Vie de l'Esprit, et non lien pétrifié de l'argent.
La critique de Marx porte sur cette séparation,
cette transcendance de l'Etat qu'il faut rapporter à la production
matérielle, immanente de la société: c'est à
partir de la terre, et non du ciel, qu'il faut comprendre le processus
de séparation mystificatrice qui occulte le réel de la production.
Cette critique marxiste n'est donc ni plus ni moins qu'une critique de
la représentation, cette dernière étant susceptible
de se dissoudre dans l'analyse des modes de production et de reproduction
immanents du capital. L'étude doit d'abord porter sur le rapport
social, sur la médiation économique des rapports de dépendance
dont se détachent, de façon seconde, l'indépendance
des citoyens et la dimension du politique. En dissolvant la société
féodale, le capitalisme abstrait, sépare comme telle la
dimension politique de la société tout en occultant le fondement
économique de cette séparation. Mais si la pensée
de Marx s'est résolument tournée vers l'analyse du Capital,
c'est parce que l'Etat est un fétiche en voie de secondarisation.
Inverser Hegel ne signifie pas remettre la " société
civile " sur ses pieds (tel était le programme de la Critique
du droit politique hégélien) mais prendre acte du Grand
Retournement qui fait du Capital une quasi-cause: la marchandise est le
nouveau fétiche, le Fétiche Dominant qui, représentation
trompeuse du réel de la production à laquelle il donne une
"forme fantastique", dénie ce réel.
Le spectacle est de l'ordre de cette "
forme fantastique " ; mais un certain nombre de points distinguent
celui-ci du fétiche. Tout d'abord, la " forme " semble
avoir acquis une autonomie insoupçonnée: la marchandise
est passée dans l'image. Le " devenir-monde de la marchandise,
qui est aussi bien le devenir-marchandise du monde " (ch.3 ; p66),
est un devenir-image. L'argent lui-même s'est spectacularisé,
et se " regarde seulement " (ch.2, p49). On voit la conséquence
d'un telle hypothèse: si, en effet, les hommes ont introjecté
le " quasi-sacré " spectaculaire, il faut alors admettre
que la subjectivation elle-même s'est spectacularisée.
Conséquence: la généralisation de la forme-spectacle
à l'ensemble des êtres et des choses, du monde entier. Il
est tout à fait saisissant de constater que Debord applique au
spectacle ce que Hegel appliquait à l'argent: " Le spectacle
en général, comme inversion concrète de la vie, est
le mouvement autonome du non-vivant" (ch.1, p2). Pensons de même
à cette formule fondamentale: " le spectacle est le capital
à un tel degré d'accumulation qu'il en devient image "
(ch.1, p34). La société du spectacle, ce n'est plus l'époque
du "capital filliatif", mais celui de l'image filliative.
Mais alors, une seconde conséquence semble s'imposer: dans un régime
d'immanence où tout devient "mouvement autonome du non-vivant",
qu'en est-il du statut de la "séparation achevée"
que Debord attribue au pseudo-monde du spectacle? Le concept de représentation
est-il encore opérationnel pour qualifier les images spectaculaires?
Adorno et Horkheimer n'avaient-ils pas dépassé par avance
ce concept en montrant que l'image de l'industrie ne peut plus être
distinguée d'un modèle préalable?
La logique de la représentation implique
en effet la possibilité que le représentant se substitue
au représenté, mais la condition de possibilité de
cette substitution est un principe qui transcende les deux termes en présence.
Par exemple, la possibilité qu'un portrait représente le
roi en sa fonction suppose que celui-ci ne soit pas réductible
à son corps physique (le roi), mais se double d'un corps de fiction,
juridico-politique, qui n'appartient pas à son titulaire passager
(le Roi). Or la critique post-marxiste de Debord consiste à liquider
la légitimité, ou plutôt l'autonomie de toute représentation:
toute représentation est une mystification. A ce titre, et puisque
Debord parle de " pseudo sacré " ou de " pseudo
monde ", il nous faudrait parler de pseudo représentation.
Mais le problème est sans doute plus grave encore. Nancy a sans
soute raison de critiquer le situationnisme: dans la mesure où
" la comparution, comme concept de l'être-ensemble, consiste
à s'apparaître ", "il n'y a pas de société
sans spectacle parce que la société est le spectacle d'elle-même
" [22]. Il nous semble
cependant que la société du spectacle serait, pour
parodier Debord, le spectacle à un tel degré d'accumulation
qu'il en devient immanent.
Pour le dire autrement, il n'est pas certain
qu'en s'apparaissant (à) lui-même comme communauté
mondiale, le monde puisse encore se re-présenter. Il ne s'agirait
dès lors pas tant de dire que le spectacle n'est qu'une description
du régime normal d'auto-apparition de la communauté, de
sa représentation constituante, que son chant du cygne.
L'Eglise esthétique du Capital et son espace
C'est en effet que l'exposition du monde
à sa limite comme monde ne souffre plus la possibilité d'une
unité, d'une unité formelle. Le concept de société
du spectacle ne peut ainsi s'autoriser d'une description globale du monde,
tout simplement parce que le monde, le monde mondialisé ne
peut entrer dans l'unité spectaculaire, ou dans tout autre
type d'unité.
Qu'en est-il dès lors du " capital
filliatif ", de la généralisation des rapports marchands
etc? Celle-ci n'induit-elle pas une forme mondiale? C'est en effet au
capitalisme que semble dévolue la charge consistant à achever
la logique de l'universalisation (mais au prix d'une confusion de l'universel
avec le général, ou d'une réduction du second au
premier) sous le signe d'une " tendance au marché mondial
" analysée par Marx dans les Grundrisse. Mais en
quoi cette généralisation relève-t-elle d'une forme,
au sens "esthétique" du terme?
A vrai dire, la généralisation
des rapports marchands s'apparente bien plutôt à une libération
de forces, ou de flux pour le dire avec Deleuze qui caractérisait
le capitalisme comme " libération de flux dans un champ déterritorialisé
" [23] ; capitalisme
schizophrénique qui décode tous les flux, et porte à
son faîte le principe ontologique de déterritorialisation
au niveau d'un socius. C'est qu'il y a quelque chose de profondément
destructeur dans le capitalisme: destruction des territoires, des formes
d'institution politico-esthétique de la communauté. Plus
encore: la production du marché mondial "détruit l'espace
avec le temps" écrivait Marx [24].
Schumpeter, qu'on ne peut suspecter d'anti-capitalisme primaire, parlait
quant à lui d'un principe de " destruction créatrice
", et comparait le capitalisme à un "ouragan perpétuel"
[25]. Ce même Schumpeter
avait pointé une " tendance auto-destructrice inhérente
au système capitaliste " consistant à saborder ses
propres bases en donnant la direction de l'entreprise aux mains des dirigeants
salariés, chefs de service, actionnaires etc. Bref, des individus
n'ayant aucun rapport direct et matériel à la propriété
privée [26], incapable
d'innover, d'entreprendre quoi que ce soit.
Destruction, auto-destruction: le capitalisme
est incapable de constituer un monde en tant que monde, comme si la
" tendance au marché mondial " s'opposait au processus
de mondialisation. Il nous faut ici préciser: le capitalisme
ne peut faire monde pour deux raisons absolument distinctes. La première
est liée à l'échec ontologiquement programmé
du processus de mondialisation, opposé à ce que
nous avons nommé la logique du monde. La seconde est liée
au processus de mondialisation spécifique du capitalisme: celui-ci
ne peut faire monde non pas du fait que le monde ne peut qu'échapper
à sa forme, mais parce qu'il détruit toute forme. Cette
composante destructrice du capitalisme est distincte de l'inachèvement
propre à la logique du monde. Voici ce que l'on pourrait nommer
la contradiction esthétique du capital : sa tendance au
marché mondial démondialise le monde.
Or le Capital a besoin des effets de l'institution
esthétique de la communauté, de l'effet-d'un, de la production
de subjectivité - pour que le commerce suive son cours, pour que
demeure l'inégalité constituante du capitalisme, pour que
les individus exploités ne se révoltent pas. Pour résoudre
ce problème, le capitalisme a diverses solutions. Deleuze en a
relevé trois: 1/ l'"axiomatisation" des sociétés
(la formulation d'énoncés et pratiques sociales censées
résoudre a posteriori les dégâts engendrés
par un mode de production que l'Etat n'est plus en mesure de diriger)
lorsque le capitalisme s'allie avec la sociale-démocratie ; 2/
la territorialisation dans un système totalitaire qui élimine
tous les axiomes en s'incorporant tous les flux [27]
; 3/ la mise en place d'un système qui ne fonctionne ni à
l'axiomatisation, ni à l'incorporation, mais au contrôle
permanent des flux en temps réel et en continu: il ne s'agit plus
de normer ces flux, de les diriger, mais de les canaliser au sens le plus
matériel du terme. C'est ici que la question de la forme reprend
une certaine importance, et que le terme d'"écotechnie"
trouve son accomplissement.
Il y a bien en effet une sorte de territorialisation
du capitalisme dans les images, une tentative de résolution formelle
de sa contradiction esthétique. Dès le début du Xxe
siècle, Veblen note l'expansion considérable de la place
prise par les " actifs intangibles " dans la production capitaliste:
marques, brevets, "concessions contractuelles ", "réputation
", publicité, copyright etc., toute une série d'"
éléments immatériels " [28].
Le droit devient l'allié inconditionnel de la propriété
privée, et les images se chargent d'assurer la propagande du capital:
"les actifs intangibles capitalisent l'usage préférentiel
de certains faits d'ordre humain - habitudes, inclinations, croyances,
aspirations, besoins - qui doivent être traités par les lois
psychologiques des motivations humaines ; cet usage préférentiel
est assuré par la coutume, comme dans le cas de la "réputation"
traditionnelle, par des dispositions légales, comme pour les brevets
ou les droits de publication, par la propriété des instruments
de production, comme dans le cas des monopoles industriels " [29].Voyons
ce qu'il en est aujourd'hui: la valeur d'une entreprise se mesure beaucoup
plus à son capital intangible qu'à son capital
fixe. Christian Marazzi inclut dans la liste des biens intangibles la
structure de marketing, la force de vente, la capacité organisationnelle
et inventive de l'entreprise; mais le véritable bien intangible
est celui de la communication, c'est-à-dire la capacité
à communiquer sur ces biens immatériels, sur l'intelligence
mobilisée par l'entreprise etc. ; le capitalisme devient "supersymbolique"
(Alvin Toffler) [30]. Cette
communication ne devient cependant efficace que si et seulement si elle
emporte la conviction de ceux à qui elle s'adresse ; il s'agit
d'y croire, de croire aux biens immatériels.
Oui, nous retrouvons l'idée de Debord:
les biens intangibles relèvent d'un " quasi-sacré
" auquel il s'agit de croire. Le terme de propagande que nous utilisions
plus haut s'avère très insuffisant, car les biens intangibles
invitent les hommes à se convertir à une sorte de religion
de l'immatériel, religion du Saint Esprit après celle
du Père et du Fils. Il est attendu de cette religion qu'elle fasse
lien, ou plutôt qu'elle produise l'assujettissement qu'un surmoi
bien réglé pourrait traduire ainsi: " Consomme, consomme
tout ce que tu veux, choisis ton mode de consommation -- mais ne touche
pas à la propriété privée". C'est en
effet que l'Eglise esthétique du capital ne cherche pas
tant à faire un monde qu'un supermarket; c'est, fondamentalement,
l'impératif de consommation qui dirige cette religion paradoxale
qui ne laisse rien indemne, mais (quasi)sacralise tout, qui ne sort pas
d'un schéma sacral tout en dévalorisant (en donnant un prix
; c'est la même chose, comme Nietzsche l'a déjà dit)
ce qui fonde l'expérience religieuse en deçà
de toute récupération théologique.
L'urbanisme, les villes elles-mêmes
sont sous le coup de cet aménagement managérial du territoire.
La tendance du Capital à transformer le territoire en terrain de
jeux, en Parcs à Thèmes, à déléguer
aux entreprises du divertissement le soin de bâtir des villes, telle
Celebration, construite en Floride par Disney et habitée depuis
1995, signe le glas de l'architecture proprement dire au profit de ce
que Norman M. Klein nomme l'" architainment et la "
scénarisation " du territoire [31].
Rem Koolhaas fait le même constat: la "ville générique", soit "ce qui
reste une fois que de vastes pans de la vie urbaine sont passées dans
le cyberspace " [32], relève
d'une "architecture bordel". Tels Lagos, Houston ou le Pearl River Delta
(région constituée de Macao, Zhuhai, Guangzhou, Dongguan, Shenzhen et
Hong Kong), la " ville générique " est une " substance " urbaine proliférante,
sans limite, ni centre ou périphérie, répètant à l'infini le même "module"
structurel, selon une logique "fractale" où s'identifient la ville, une
Grande Surface, un micro-ordinateur, un logiciel etc. " Reflet des nécessités
du moment et des capacités présentes", elle est sans histoire, sans strates,
sans identité (ou "multiraciale"), sans liens, "superficielle", surgissant
à partir de rien et susceptible de disparaître en fonction des exigences
du Capital. Le modèle de la "ville générique" est l'aéroport, son habitant
est le "touriste", son activité principale le shopping.
Il demeure néanmoins difficile de constater
quelque unité formelle (esthético-ontologique) pour ces substances
urbaines jetables: les " villes génériques " sont marquées par une
très grande hétérogénéité, qui frappe les villes de facture plus classiques
qui semblent - au premier regard - épargnées par le capital. D'une façon
générale, la " politique " des villes consiste à cliver le territoire
en zones riches et zones pauvres, à distinguer entre réserves de main-d'oeuvre
pouvant répondre à la demande de travail et populations laissées pour
compte, populations jetables qu'il ne s'agit plus d'éliminer physiquement
mais simplement de contrôler: contrôle du mouvement, contrôle des domaines
réservés à la violence des "sauvageons". C'est à peine si l'on peut encore
parler de territoires, au sens juridico-politique premier de ce terme:
la production d'espaces clivés, en extériorité interne à la communauté
type Zones de Rétention, Camps de Réfugiés, n'implique plus le rapport
à quelque Extérieur, mais désigne le trou dans lequel s'engouffre toute
possibilité de territoire. Mais il faut bien comprendre que ces opérations
de clivages débordent le champ des espaces qu'ils sont sensés contenir:
c'est la ville entière qui se morcelle en fonction du réseau constitué
par les nouvelles technologies de contrôle, type caméras de vidéosurveillance:
en France, dans la ville de Lyon par exemple, ces caméras innervent toute
la Presqu'île marchande, protègent de leur lumière permanente les positions
les plus revendicatrices de la propriété privée, et rejettent ainsi --
au sens le plus fort du terme, au sens où la psychanalyse parle de forclusion
-- dans une ombre pré-électrique les espaces non garantis par les sociétés
de contrôle.
C'est pour cette raison qu'il faut se méfier
de la formule de Debord: le capital " peut et doit maintenant refaire
la totalité de l'espace comme son propre décor ", car cette possibilité
et cette nécessité esthétique sont gravement compromises par le mode de
production des espaces propres aux sociétés de contrôle. L'on pourrait
dire, pour reprendre la formule hégélienne revisitée par Debord que nous
avons plus haut commentée, que les images du capital ne vivifient aucun
lien communautaire, mais se superposent, comme automates inorganiques,
à une déliaison communautaire généralisée. Nous parlons bien d'une
superposition: le "spectacle" ne fait que s'ajouter au morcellement de
l'espace ; il n'y a pas là l'ombre d'une résolution formelle. Cette superposition
ne crée pas ce que l'on pourrait nommer des liens d'immanence,
mais l'assujetissement à une quasi-transcendance qui prévient la possibilité
d'une libération de la puissance d'immanence à laquelle un monde sans
Extérieur Transcendant nous expose.
Virtualisation:
Demeure ce qui pourrait constituer une sorte
de procédure unifiante apte à singulariser cette Eglise esthétique
du Capital : la virtualisation. C'est dans le statut des " réalités
virtuelles " qu'il nous faut chercher l'alliage ultime de la techno-science
et du capital. Les réalités virtuelles ne sont, somme toute, que des productions
techniques de plus ; mais l'expression indique un singulier paradoxe,
un singulier retournement de l'actuel au virtuel. Si l'on reprenait les
analyses de Deleuze, il faudrait dire que le virtuel porte ici très mal
son nom. Deleuze distinguait en effet le possible, auquel il ne manque
que l'existence, et qui se définit par son rapport d'identité au réel,
du virtuel qui existe en tant que tel, par lui-même, son actualisation
se faisant toujours par divergence ou différentiation donnant naissance
à une forme inédite. Le virtuel s'appréhende de deux façons, selon qu'on
le prend dans le " petit circuit de l'image ", c'est-à-dire le processus
de mise en rapport de l'image actuelle à " son " image virtuelle (ce "
plus petit circuit de l'image " forme un couple " d'indiscernables distincts
": leur distinction existe, mais demeure " inassignable " du fait d'un
principe de " réversibilité " permanente, où l'actuel peut se virtualiser,
et le virtuel s'actualiser), ou dans le " grand circuit de l'image ",
soit le processus conduisant à une actualisation du virtuel considéré
comme " immense univers cristallisable ". Il est donc impossible de penser
l'ordre virtuel sans ses modalités d'actualisations, et l'actualité d'une
image sans sa réversibilité virtuelle. Il n'est, pour ce qui est du "
grand circuit ", nul objet " purement " actuel, et " tout actuel s'entoure
d'un brouillard d'images virtuelles ". En conséquence, ce que l'on nomme
aujourd'hui " réalité virtuelle ", c'est un possible qui existe par lui-même,
qui est sa propre effectuation (sans référent, valant pour lui-même),
et qui dans le même temps assèche le " brouillard " des virtualités, c'est-à-dire
rabat le grand circuit sur le petit circuit de l'image.
C'est cet assèchement qu'il nous faut comprendre:
la puissance du capitalisme virtuel, c'est la puissance d'actualisation
de tous les possibles. Cette actualisation assèche le " brouillard
" des virtualités qui entoure toute image actuelle. C'est ici que nous
comprenons le virtuel dans un autre sens, qui inclut les processus de
dématérialisation que nous avons plus haut relevés. Les réalités virtuelles
effectuent la réalité, opèrent le passage du virtuel à l'actuel. Elles
sont un mode d'apparition, une production de plus dans l'univers des productions,
des objets. Mais elles constituent dans le même temps le mouvement contraire
d'une abstraction, d'une disparition. Il nous faudrait dire ceci: une
réalité virtuelle actualise le virtuel comme tel, fait apparaître une
disparition, est un mode d'apparaître du disparaître. Le paradoxe
des réalités virtuelles ne peut selon nous s'expliquer que par la présence
d'un désir de disparition de l'humanité. Désir absolument positif,
aussi positif que la volonté de néant nietzschéenne qui préfère vouloir
le rien que de ne rien vouloir du tout (le désir de disparition n'est
pas la disparition du désir): il s'agirait de faire en sorte que la
disparition se maintienne comme telle, s'ajoute au domaine de l'étant.
Disparaître en s'immergeant dans l'image...
Philippe Quéau définit un monde virtuel comme " une base de données graphiques,
interactives, explorable et visualisable en temps réel sous formes d'images
de synthèses tridimensionnelles de façon à donner le sentiment d'une immersion
dans l'image " [33] - mais
de quelle image s'agit-il? Le romancier William Gibson, dans Le Neuromancien
(1984), décrit le cyberspace comme " une hallucination consensuelle vécue
quotidiennement par des milliards d'opérateurs en toute légalité et dans
tous les pays ". Il serait malvenu de considérer cette description comme
fantaisiste, parce que littéraire: Mac Luhan pointait dès 1964 l'existence
d'hallucinations artificielles induites par les nouvelles technologies:
" dans les expériences d'où toute sensation extérieure est absente, les
sens se livrent à un remplissage, à un achèvement acharné qui sont pures
hallucinations " [34]. Le
cinéma de S.F. s'en est donné à coeur joie dans les années 90: serions-nous
passés dans le cyberspace sans nous en apercevoir?... Comment distinguer
la réalité du virtuel (Matrix) surtout si derrière celui-là il
n'y a rien (Darkcity)?
C'est qu'il faut peut-être bien plus penser
les réalités virtuelles en termes d'intensification corporelle,
de modifications des schèmes de la perception, que de forme englobante.
Les images virtuelles sont en prise directe avec le corps, avec la constitution
corporelle du sujet humain. De celle-ci participe ce que le Critical
Art Ensemble nomme le " corps de données " informatiques (constitution
de fichiers médicaux, commerciaux, judiciaires etc.), qui ne doit pas
tant être conçu comme un double séparé du corps organique auquel il s'agirait
de redonner la primauté [35]
que comme un nouvel élément de cette constitution corporelle ;
après tout, il en a toujours été ainsi des doubles, qui ne deviennent
étrangement inquiétants qu'à se signifier dans une altérité qu'un sujet
se met, à tort, à considérer comme radicalement hors de soi (hors là ...).
Le corps humain n'est pas et n'a jamais été simplement organique ; il
a toujours été impliqué dans des agencements inorganiques -- à la fois
précédant l'organisation biologique et la dépassant dans des réalités
techniques.
Ce que le cinéma de S.-F. projette, c'est
tout simplement le nouveau type d'humanité, de corps que les réalités
virtuelles informent. Information intensive disions-nous. L'un
des premiers à avoir envisagé un tel phénomène est Marshall Mac Luhan.
L'âge de l'automation est celui de l'implosion - et non de l'explosion
- mondiale du temps et de l'espace dans les réalités technologiques. Par
un curieux renversement, nous nous considérons comme un prolongement des
médias (argent, publicité, télévision, presse, automobile) que nous fabriquons.
Techno-Narcisse, l'homme se prend pour le " servo-mécanisme de sa propre
image répétée ou prolongée " [36].
Il faut bien plutôt envisager les réalités technologiques comme des "
interventions chirurgicales sur le corps social " [37],
affectant l'ensemble de nos sens: " nos vies, personnelles et collectives,
sont devenues des processus d'information, parce que nous avons projeté
hors de nous, dans la technologie électrique, nos systèmes nerveux centraux
" [38] - telle est la grande
et dernière nouveauté. En quelque sorte, nous mettons hors de nous, nous
opérons l'" auto-amputation " de ce qui était considéré comme le plus
intime de notre être.
L'on voit la limite des analyses de Mac
Luhan: il y a toujours cette idée que l'on pourrait remettre le monde
à l'endroit, et sortir de l'engourdissement - la narcose - dans laquelle
nous plongent ces violentes " auto-amputations " afin de s'apercevoir
que les réalités techniques ne sont que notre propre prolongement ; de
même que le Critical Art Ensemble veut soumettre le corps virtuel au corps
organique. Mais ces processus de projection et de réorganisation de notre
fonctionnement psycho-sensoriel ne font que décrire ce qu'il en est de
la dite réalité humaine: une réalité d'essence nulle, simplement formée
et formatable à souhait -- c'est tout le problème, tout le danger, toute
l'origine du délire productif dans lequel s'est engagée la techno-science
en Occident moderne. Ce modelage est l'effet des dispositifs techniques,
imaginaires, langagiers mis en place. L'oubli du médium dont parle Mac
Luhan, la nécessité de penser que le message du médium est le médium lui-même
et non son contenant n'est pas l'oubli d'une simple aliénation, mais celui
de notre existence comme être dont la nature est de s'hybrider avec ce
qu'il n'est pas, et qui pourtant le compose.
Les identités consommables:
Il est certain que les identités ne sortent
pas indemnes du modelage esthético-médiatique - comment pourrait-il en
être autrement? L'identité n'est pas quelque chose d'immuable, et certainement
pas l'identité humaine considérée dans son essence -- son absence d'essence.
Horkheimer et Adorno ont parfaitement montré les effets de l'industrie
culturelle sur les identités culturelles et le nouveau type de lien communautaire
qu'elle déploie. L'un des points cruciaux de leur analyse consiste en
cette reprise de la thématique freudienne de l'identification telle qu'elle
est développée dans Psychologie des foules et analyse du moi :
les membres de la foule se considèrent comme semblables parce qu'ils introjectent
le moi du leader en lieu et place de leur moi-idéal. Mais avec la culture
de masse, la séparation foule/leader ne tient plus. C'est en effet que
la figure identificatrice n'est plus réellement distincte, séparée du
corps des spectateurs: elle est, précisément, un exemplaire, et
non plus une exception. Andy Warhol traduira cela dans les années
soixante en pronostiquant la possibilité pour chacun de bénéficier d'un
quart d'heure de gloire médiatique.
Cela s'est pleinement vérifié aujourd'hui:
en France, des émissions du type " Tous égaux , ou " Le Loft
, font de chaque personne une particularité à toute autre semblable.
Aucun trait singulier n'est sélectivement promu comme source d'identification,
parce que chaque particularité en vaut une autre, et se doit d'être présentée
et préservée en tant que telle. Préservée de tout processus d'universalisation:
tous égaux, c'est-à-dire interchangeables comme particularités. " L'individuel
", écrivent Horkheimer et Adorno, "se réduit à la capacité qu'a le général
de marquer l'accidentel d'un sceau si fort qu'il sera accepté comme tel
" [39]. La seule généralité
qui vaille encore est celle de la monstruosité, critère ultime de l'équivalence
des particularités. C'est en effet comme monstres que les particularités
sont exhibées, dans leur anormalité quotidienne qui fait force de norme.
Cela ne permet plus aucune identification: la figure mass-médiatique résiste
comme monstre à la possibilité d'une semblance, parce qu'elle ne médiatise
plus rien. " Là où l'industrie culturelle invite encore à la naïve identification,
elle la démentit aussi promptement " [40].
Si l'identification est, de façon très perverse,
démentie, c'est parce que celle-ci doit être aussi labile qu'une image
capable d'être remplacée, sur un axe purement horizontal, par une autre
image. L'immédiateté mass-médiatique est la consommation sans reste d'une
image qui n'a aucune singularité, mais qui ne vaut que comme valeur d'échange
-- comme marchandise, mais devenue image. Cette immédiateté est parfaitement
homogène au transformisme du capital, qui vise au remplacement permanent
des marchandises pas d'autres marchandises. Tel est le destin d'une marchandise:
disparaître de la circulation (devenir capital) à la condition expresse
qu'une autre marchandise assure sa résurrection. Ce que nous pouvons constater,
c'est que les identités sont emportée par ces flux d'images et de consommation.
Soyons plus précis: les identités sont des images ; les images sont des
marchandises ; les marchandises sont consommables. On pourrait qualifier
ces identités consommables d'identités sans identification.
Cette logique a été analysée par Dominique
Quessada, qui montre comment la publicité doit être considérée comme une
façon de continuer le politique par d'autres moyens. Il serait en effet
tentant de rejeter les analyses qui précèdent, arguant de leur impact
restreint: certes les mass-médias nous atteignent, mais les identifications
familiales, verticales, sortent indemnes de ce morphing mercantile.
Hélas, la verticalité, toute verticalité aujourd'hui peine à s'arracher
de l'horizontalité du capital. Si en effet le politique est, comme Dominique
Quessada le reprend à Pierre Legendre, articulation d'un Tiers Absolu
aux sujets par l'entremise d'un système de représentations qui fixent
les identifications, alors il faut dire que les Marques assurent aujourd'hui
la fonction d'Emblèmes et de Nom d'Un susceptibles d'intégrer généalogiquement
les sujets à la communauté politique. L'Entreprise occuperait ainsi la
place du Référent Généalogique - mais le discours et les images qui jaillissent
de cette place ont d'étranges effets: la génération des sujets est confondue
avec la production des objets, le corps communautaire se morcelle en pluralité
de marques, les identités soumises au choix de consommation deviennent
" révocables ", et entretiennent ainsi, voire promeuvent, des fantasmes
d'auto-fondation - la possibilité de choisir, si ce n'est sa naissance,
tout de moins son incessante renaissance [41].
L'essor des réalités virtuelles poursuit
ce processus de désintégration des identifications en alliant consommation
et virtualisation. La virtualisation des identités correspond à leur devenir-image:
temps hyper-pauliniens où les corps deviennent images, temps de l'" image
matrix , "digital age " où l'image elle-même devient code:
" we are no longer living in a culture dominated by the image beacause
we are the pure image [42]
écrit Arthur Kroker, qui compare nos corps organiques à des " trous noirs
" dérivant loin de nos corps virtuels... Mais l'image-matrice est homogène
au Capital. Steven Best et Douglas Kellner ont sans doute raison de décrire
notre temps comme celui et du spectacle et des simulations. Debord + Baudrillard:
virtualisation du spectacle et marchandisation des réalités virtuelles
; stade du " spectacle interactif " [43].
Cela caractérise tout simplement une forme d'intégration supérieure de
l'impératif de consommation et du désir de disparition.
Expérience susceptible de configurer la " vie nue " comme trajectoire
plastique d'un environnement virtuel, la consommation est immédiatement
productrice d'identité sans identification. C'est pour cette raison que
la simple dénonciation des intérêts du Capital ne suffit pas à localiser
la place et les effets des réalités virtuelles: si le Capital enrôle les
technologies dans sa volonté de profit, ces dernières intègrent l'économie
marchande dans le destin occidental de dématérialisation du monde. La
machination du Grand Parasite est parasitée par la machine ontologique
sans laquelle nul étant ne viendrait au monde.
C'est à trancher ce noeud gordien qu'une
souveraineté nouvelle aurait un sens. Il n'est somme toute pas catastrophique
que les identités soient aussi fluides que le capital. Le problème est
bien plutôt qu'elles soient mises au service de l'inégalité propre au
capitalisme et du mode de destruction planétaire qu'il implique. Etre
des images ; pourquoi pas -- tout dépend des forces qui les informeront,
des lignes de fuite que nous pourrons déployer au coeur du " spectacle
interactif ".
Vers une indemnisation
L'idée d'une forme mondiale, ou globale,
semble s'opposer aussi bien à la tendance destructrice du capitalisme
qu'à ce que nous avons nommé la logique du monde. L'extension
mondiale débouche sur l'abyme, ou en tous cas la limite sur laquelle se
découvre que nulle limite - nul achèvement - ne s'impose. L'absence de
limite, l'indéfini propre au Capital dénie l'absence de limite, la finitude
du monde. Le Capital est constitutivement incapable de voir et d'entendre
cette finitude.
C'est bien plutôt sur un plan intensif
que la question de la forme, du format ou du modelage se repose: c'est
dans son alliage avec la techno-science que le capitalisme tente de résoudre
la contradiction esthétique issue de sa tendance au marché mondial et
de l'impossibilité que le monde se forme comme monde. Les réalités virtuelles
désignent ainsi, bien au-delà des visiocasques, une traduction de toutes
nos représentations, notre langage et nos sens dans l'" in-formation "
; une modification en profondeur de ce qui s'est appelé jusqu'ici humanité.
Le visage de l'homme, selon Foucault, s'apprêtait à disparaître sur le
sable ; mais cette disparition est désormais le fond de figures inédites.
Le devenir-image que nous promet le capitalisme hyper-spectaculaire remet
en cause ce qu'on a pu jusqu'alors repérer sous le concept d'identification.
Cette information intensive ne souffrant
nulle unité possible, le capitalisme ne peut que mettre en place des systèmes
de contrôles technologiques et policiers qui ne composent nul territoire,
mais des espaces clivés où la notion même de frontière perd son sens originel
de passage pour devenir la matérialisation de ces clivages dont la fonction
est de ne plus rien laisser passer.
Sombre constat. Une possible modification
de cette image du monde ne pourra selon nous s'effectuer que par
la remise en cause des forces qui irriguent cette image. Cette possibilité
dépend de la façon dont nous pourrions répondre à ces trois questions:
1/ jusqu'où le Dispositif Eco-technique est-il en mesure de contrôler
les processus d'informations intensives? 2/ Jusqu'où la techno-science
est-elle en mesure de conserver son statut informatif? 3/ Jusqu'où le
capitalisme est-il en mesure d'étendre son impératif de consommation?
Sur la deuxième question: Ulrich Beck montre
très bien que les énoncés scientifiques relatifs, par exemple, aux seuils
de viabilité, ne sont pas simplement scientifiques, ni extra-scientifiques,
sauf à concevoir la science moderne comme seule digne de ce nom -- idée
aberrante: il est, d'une façon générale, essentiel de mettre sous contingence
le dispositif éco-technique. Beck nomme scientifisation " simple "
la conception de la science qui clive les domaines-Experts des domaines-Profane
; scientifisation " réflexive " celle qui efface cette coupure: la science
est " de plus en plus nécessaire, mais de moins en moins suffisante
à l'élaboration d'une définition socialement établie de la vérité " [44].
La " société du risque " désigne ainsi " l'impossibilité d'imputer les
situations de menaces à des causes externes [45],
dans la mesure où l'idée même d'une science pure, dégagée de son impact
social et environnemental, n'est plus valable dans les faits. L'environnement
ne gît plus dans les environs ; il est devenu le milieu du monde -- un
monde qui n'est plus qu'un milieu. Il y a ainsi un devenir " subpolitique
" de l'activité techno-scientifique, en même temps que l'Etat devient
" apolitique " - si l'on entend par politique la " construction des conditions
de vie " et non la " défense et légitimation de la domination, du pouvoir
et des intérêts " [46]. Le
devenir subpolitique de la techno-économie implique ainsi l'obsolescence
de la définition parlementaire-étatique de la politique et de la définition
de la science comme pure expertise soustraite à son incarnation industrielle.
Le problème, c'est que les Etats refusent d'accepter la désertion du politique
hors de leurs mains, c'est que les scientifiques refusent d'accepter cette
implication biopolitique au profit d'un fantasme de pureté.
Nous savons pourtant que plus la science est pure, plus l'air est
pollué...
Cela rejaillit sur la troisième question:
le Capital refuse ce devenir subpolitique, car cela reviendrait
à modifier en profondeur son rapport au monde et à la production. Triple
front du refus - mais le dernier est sans doute le plus grave. Le risque
est un " fonds de commerce pour le Capital, et l'industrialisation
des désastres écologiques est pensée comme manne financière [47]
- à tort précise Beck: l'augmentation délirante des dépenses d'assainissement
implique, à terme, une restriction des dépenses de consommation... Comment
en finir avec l'impératif de consommation? Il est certain que les théories
ultra-libérales ont fait un mal atroce aux gens en imposant la norme contraignante
de la liberté de choix en tant qu'expression de " goûts " individuels
[48] ; mal atroce en ce que
ces idées sont matérialisées par les organisations internationales, les
forces de l'Empire. Il est cependant également certain que la mise en
place de l'impératif de consommation est bien antérieur à la propagation
de ces théories et à la constitution de l'Empire: c'est toute l'archéologie
de la société de consommation qu'il faudrait faire ici, en montrant la
naissance de la bioéconomie avec la mise en place du mode de régulation
fordiste. Ce que nous voudrions simplement dire pour l'instant est ceci:
seule une nouvelle forme d'indemnisation du monde pourrait modifier
ce rapport.
Nous pouvons désormais tenter de répondre
à la première question. Nous l'avons vu: l'Eglise esthétique du Capital,
c'est la façon dont le capitalisme, allié à la techno-science, informe
des subjectivités aptes à répondre à, et de l'impératif de consommation
en vertu d'une croyance dans l'immatériel. La grande erreur serait
de considérer que la lutte contre le Dispositif Mondial consiste à remettre
le monde sur ses pieds: remettre le Capital à sa place, poser l'homme
au centre de ses développements techniques, brûler les images mercantiles.
Mais le monde n'a ni pieds ni tête, l'homme n'a jamais été qu'au centre
de ses rêves, et les images ont toujours enveloppé des forces leur venant
du dehors... La stratégie politique de réappropriation du monde par l'humanité
n'a pas de sens, parce que l'humanité n'est qu'une composition de forces
acentrée - et parce que la politique, ce qu'on a pu nommer de ce terme,
n'est plus. La politique suppose l'existence d'un lieu autonome, alors
que ce sont des lieux interconnectés se singularisant dans les mailles
du " réseau global " que nous devons inventer. Ces inventions sont déjà
en cours d'expérimentation: elles consistent dans des pratiques détachées
de toute servitude comme de toute rentabilité financière, des pratiques
gratuites où coopèrent des multitudes suffisamment hérétiques pour
refuser la logique du Dispositif Mondial. Celle-ci ne sera mise en cause
que par la création de lieux indemnes -- indemnes de consommation, de
la mise à disposition mercantile, de la mobilisation totale.
On pourrait nommer cela: désacralisation
du Monde et indemnisation de la Terre.
Notes
[1] M. Heidegger, "L'époque
des " conceptions du monde " " in Chemins qui ne mènent nulle part,
Paris: Idées/Gallimard, 1980.
[2] F. Neyrat, L'image hors
l'image, Paris, Léo Scheer, 2003 (à paraître).
[3] Voir, par exemple, Le
désir politique de Dieu, Paris: Fayard, 1988.
[4] P. Lacoue-Labarthe, La
fiction du politique, Paris: C. Bourgois, 1988.
[5] Sur ce point, voir E. Balibar,
Nous, citoyens d'Europe?, Paris: La Découverte, 2001.
[6] J.L. Nancy, Le sens
du monde, Paris: Galilée, 1993, p.13.
[7] E. Benveniste, Le vocabulaire
des institutions indo-européenes - t.2, Paris: Minuit, 1969,
p.114. Nous renvoyons sur ce point à la troisième partie de notre ouvrage
Fantasme de la communauté absolue, Paris: L'Harmattan, 2002.
[8] Hegel, Leçons sur la
philosophie de l'histoire, Paris: Vrin, 1987, p.223.
[9] J. Baechler, Le capitalisme
: Paris, Gallimard, 1995.
[10] Nous nous appuyons
ici sur les travaux de Karl Polanyi (La Grande Transformation,
Paris: Gallimard, 1983).
[11] " Le capitalisme est
la transcription économique de principes dont la transcription politique
est la démocratie " (p.94). D'une façon générale, Baechler confond démocratie
et société de marché (cf. par exemple pp.50-54) ; et ses analyses doivent
être lues comme le symptôme d'un oubli fondamental de l'histoire
(du capitalisme, comme de l'invention des démocraties modernes). Cet oubli
consiste à naturaliser le libéralisme, et porte fondamentalement sur ce
que nous nommons le suicide de l'institution politique de la communauté
qui dénie les potentialités de démocratie radicale qui sont nées avec
la révolution française -- et les guerres d'indépendance américaines.
Ce déni est l'effet des procédures de subjectivations normatives mises
en places par les forces dominantes du Dispositif Mondial.
[12] C. Schmitt, Le nomos
de la terre dans le droit des gens du Jus Publicum Europaenum, Paris:
PUF, 2001, pp.233-235.
[13] K. Marx, Le Capital,
Paris: Flammarion, 1985, L.I, section 4, ch. XV.
[14] Ibidem, L.I,
section 2, ch. IV.
[15] Nous nous appuyons
ici sur les analyses de Joseph Needham, La science chinoise et l'Occident,
Paris: " Points "/Seuil, 1977.
[16] U. Beck, La société
du risque, Paris: Aubier, 2001, p.105. Comment, en effet, déterminer
le seuil (de pollution, de radiation etc.) à partir duquel le risque est
tel que la vie n'est plus viable? Quand la mort est imminente? Quand les
adultes, et plus simplement les personnes âgées et les enfants, sont susceptibles
d'être touchés? ... Beck montre bien que la recherche scientifique est
aujourd'hui pliée à des critères sociaux, des impératifs politiques, ou
plutôt: biopolitiques.
[17] Ibidem, p.405.
[18] M. Horkheimer et T.W.
Adorno, La dialectique de la raison, Paris: Tel-Gallimard, 2000,
p.135.
[19] G. Debord, La société
du spectacle, Paris: Champ Libre, 1971, ch.1, p2.
[20] K. Marx, Contribution
à la critique de la philosophie du droit de Hegel, Paris: Champ
Libre, 1981, p.59.
[21] Hegel, La première
philosophie de l'esprit, Paris: PUF, 1969, p.129.
[22] J.L. Nancy, Etre
singulier pluriel, Paris: Galilée, 1996, p.89.
[23] G. Deleuze, L'Anti-Oedipe,
Paris: Minuit, 1972, p.164.
[24] K. Marx, "Grundrisse",
3. Chapitre du Capital, Paris, 10/18 - UGE, 1973, p.59.
[25] J. Schumpeter, Capitalisme,
socialisme et démocratie, Paris: Payot, 1979, pp.116-117.
[26] Ibidem, p.194.
[27] Sur tous ces points,
cf. Mille Plateaux, Paris: Minuit, 1980.
[28] T. Veblen, Les ingénieurs
et la capitalisme, Paris, Publication Gramma, Gordon and Breach, 1971,
p.132.
[29] Ibidem, p.150.
Veblen critique cette enflure de l'immatériel, en ceci qu'un " actif intangible
" n'a aucune caractère industriel ou technologique, n'est d'aucune " utilité
générale ", et finit même par porter " préjudice " à la communauté tout
entière.
[30] C. Marazzi, La place
des chaussettes - le tournant linguistique de l'économie et ses conséquences
politiques, Paris: L'Eclat, 1997, pp.104-105.
[31] N. M. Klein, "Architainment
- l'industrialisation du désir ", in Au-delà du spectacle, sous
la direction de S. Philippon, Paris, Centre Pompidou, 2000, p.75 et suiv.
[32] R. Koolhaas, "La ville
générique" in Mutations, Bordeaux: Arc en rêve centre d'architecture,
2001, p.725.
[33] P. Quéau, Le virtuel:
vertus et vertiges, Champ Vallon, 1993.
[34] M. Mac Luhan, Pour
comprendre les médias, Paris, Points --Seuil, 1977, p.52.
[35] "Si le corps électronique
est perturbé, immobilisé ou supprimé, l'existence d'un individu dans le
domaine social peut être drastiquement affectée. Il pourrait devenir un
"fantôme" social, un être "visible et audible", mais inconnu. La validation
de son existence pourrait disparaître, et ne tient qu'à une simple touche
de clavier [...]. Premièrement, l'être au monde organique doit être rétabli
comme le lieu de la réalité, replaçant le virtuel derrière, à sa place
de simulacre " (Mythologie du Terrorisme sur le Net, Critical Art
Ensemble, http://www.virtualistes.org/mythnet.htm).
[36] M. Mac Luhan, op.
cit., p.61.
[37] Ibidem, p.87.
[38] Ibidem, p.73.
[39] M. Horkheimer et T.W.
Adorno, op. cit., p.163.
[40] Ibidem, p.154.
[41] Sur tous ses points,
cf. D. Quessada, La société de consommation de soi, Paris, Verticales,
1999, pp.133-175.
[42] A. Kroker, "The Image
Matrix " in revue électronique Ctheory, http://www.ctheory.net/text.
[43] S. Best et D. Kellner,
Debord and the postmodern turn: new stages of the spectacle, http://www.uta.edu/huma/illuminations/kell17.htm.
[44] U. Beck, op. cit.,
pp.343-344.
[45] Ibidem, p.399.
Rien ne demeure extérieur à la science (p.377).
[46] Ibidem, p.413.
[47] Ibidem, p.101.
[48] Sur ce point, cf. E.
Mulot, Libéralisme et "néolibéralisme: continuité ou rupture?,
document de travail, (http://thorstein.veblen.free).
Frédéric Neyrat é Director de Programme
no Collège International de Philosophie (Paris). Publicou Fantasme
de la communauté absolue (Paris, L'Harmattan, 2002).
06-04-2003

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